Changement de dé-CORPS

En août dernier à Toulouse, l’Éducation nationale  a fait l’objet d’une cyberattaque. Le Rectorat a été informé du piratage de ses services et, le jour même, a suspendu l’accès internet de tous ses personnels administratifs. En attendant le rétablissement de leurs outils informatiques, les agents ont eu pour ordre de faire du classement, ouvrant ponctuellement à un “no man’s land” professionnel.

Aujourd'hui, en effet, comme dans d’autres professions du tertiaire, les administratifs ne connaissent que la position assise au travail, une posture renforcée ces dernières années par l’augmentation de la dématérialisation des tâches.
Leur corps est ainsi moulé autour des angles de la chaise et du bureau, entre la souris et le clavier. Et il n’est pas question de quitter son poste puisque tout est là, sur l’ordinateur, point d’accès en continu de toutes les informations et de toutes les tâches. Au quotidien, les agents, tels des robots encastrés à leur poste de travail, ont les yeux rivés sur l’écran d’ordinateur. Les interactions physiques se font principalement entre “personnes-tronc”, chacun depuis son bureau et, pour communiquer, il s’agit d’intercepter le regard captif du collègue et d'arriver à le faire sortir de son isolement électronique.

Mais, ce jour-là, la cohorte des agents, tous assignés à cette mission de classement en attendant mieux, se lève de son siège et se met en mouvement, d’un seul homme. Délié de l'astreinte à l’ordinateur, chacun est libre de quitter la position assise pour bouger. Tout le monde transite d’une pièce à l’autre, va et vient, pour classer des documents disséminés un peu partout. 

Pour répondre aux exigences de cette tâche, un plein potentiel corporel est nécessaire : s’étirer et tendre les bras au maximum pour atteindre l’étagère la plus haute ou, au contraire, descendre et s’asseoir en squat complet pour placer un papier au ras du sol. Mobilité et souplesse sont sollicitées mais la force est aussi requise pour arriver à glisser des documents dans des dossiers trop pleins.

Obligés de se côtoyer, les agents, s’offrent en pied à la vue de chacun. Il faut passer l’un devant l’autre ou par en-dessous, comme dans une partie géante de Twister. Tout le monde se fait des politesses dans un froufrou de robes de fin d’été caniculaire. Les langues se délient : “Et si on mettait de la musique ?"

Ainsi, malgré le caractère inquiétant de ce moment aux relents de catastrophe, grâce à une tâche désuète amenée à disparaître, l’administration 
a offert le spectacle d’un ballet fleuri, en opérant, l’espace d’un instant, un changement radical de décor professionnel.



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